-
Réflexion sur l’écriture / Texte d’atelier / Note d’auteur
Laisser le texte venir, c’est refuser l’illusion de la justesse immediate et accepter l’ecriture comme un processus vivant, fragile et progressif.
Laisser le texte venir
Il y a cette idée tenace, presque tyrannique :
il faudrait que tout rime du premier coup.
Que le souffle arrive immédiatement.
Que la première strophe soit déjà la bonne.
C’est une croyance flatteuse, mais paralysante.
Elle repose sur un malentendu fondamental :
celui qui confond l’inspiration avec l’achèvement,
le geste initial avec la forme aboutie.
Écrire n’est pas un acte de justesse immédiate.
C’est un mouvement qui se révèle en avançant.
Une pensée qui se cherche à travers les mots,
non une vérité toute faite attendant d’être transcrite.
Il fut un temps où l’écriture pouvait surgir d’un seul jet.
Le corps menait, la voix suivait,
les mots trouvaient leur place presque sans effort.
Il y avait là une forme d’innocence —
non l’absence de technique,
mais l’absence de distance entre soi et ce qui s’écrit.
Puis, un jour, sans prévenir, cela résiste.
Non parce que le talent a disparu,
mais parce que la conscience est entrée dans la pièce.
On commence à voir ce que l’on fait.
À entendre l’écart entre ce que l’on vise
et ce qui apparaît sur la page.
Cette lucidité nouvelle n’est pas une perte.
Elle marque souvent l’entrée dans une maturité créative.
Cette lucidité s’accompagne pourtant d’une tentation :
celle de vouloir tout maîtriser dès le départ.
De refuser l’approximation, le tâtonnement, l’essai.
Comme si écrire devait être un geste souverain,
alors que c’est d’abord un geste fragile.
On ne perd pas une capacité.
On traverse une mue.
Le problème commence quand on demande au début
ce qui appartient à la fin.
Quand on exige d’un premier vers
qu’il porte déjà la rime, le souffle, la tenue, la musique.
C’est oublier que l’écriture est un processus.
Que la forme finale n’apparaît pas par révélation,
mais par un travail patient, souvent discret.
La première strophe n’est pas un monument.
C’est une rampe.
Elle sert à lancer le mouvement — pas à le figer.
Son rôle n’est pas d’être parfaite,
mais d’être suffisamment juste pour permettre la suite.
La rime, elle, n’est pas une porte d’entrée.
C’est une couche de finition.
Un outil au service du texte,
pas une condition pour qu’elle existe.
Elle peut surgir spontanément.
Lorsqu’elle ne vient pas tout de suite,
ce n’est pas un échec.
C’est une indication.
Elle dit simplement : pas encore.
Elle invite à avancer d’abord,
à poser le sens, le souffle, la direction.
Le rythme, en revanche, peut être là très tôt.
Même sans rime.
Même sans flow parfait.
Une prose tenue, respirée,
suffit parfois à remettre la machine en marche.
Car le rythme est la respiration du texte.
Ce qui fait qu’une phrase avance ou s’arrête,
qu’un mot pèse ou glisse.
Il naît du rapport entre les mots
et le silence qui les entoure.
Le chant, alors, ne disparaît pas.
Il se décale.
Il viendra après — ou plus loin — ou autrement.
Et parfois, un seul mot juste
suffit à le faire revenir.
Un dicton, attribué à Henry Wadsworth Longfellow, le formule avec justesse :
“Great is the art of beginning, but greater is the art of ending.”
On célèbre volontiers l’élan.
Le courage du premier mot posé.
Beaucoup moins la tenue de la fin :
la patience de reprendre,
l’humilité de rester avec un texte qui résiste.
Or c’est là que tout se joue.
Commencer, c’est accepter de ne pas savoir encore.
Faire confiance au mouvement,
même quand on ignore où il mène.
Terminer, c’est autre chose.
C’est rester avec un texte imparfait,
le reprendre sans le trahir,
le laisser respirer sans le forcer,
jusqu’à ce qu’il trouve sa voix.
Exiger que tout soit juste dès le premier vers,
c’est confondre l’art de commencer
avec l’exigence de terminer trop tôt.
C’est vouloir l’aboutissement avant le chemin.
Refuser la durée nécessaire à toute transformation.
Car l’écriture est une durée.
Un temps que l’on traverse,
où l’on découvre ce que l’on voulait dire
en écrivant ce que l’on ne savait pas encore penser.
La rime viendra.
Le souffle aussi.
Mais seulement si l’on accepte de s’asseoir quand même,
de poser les mots — même bancals —
et de leur laisser le temps.
Christophe R / Ecrivain77